Le barrage d’Éguzon
De la toile à la turbine
Carte postale 1954 - Généanet
Pendant des décennies, la vallée de la Creuse, aux confins de l’Indre, fut le sanctuaire du paysage romantique et sauvage. Ici, la rivière serpentait au fond de gorges abruptes, entre des blocs de granit chaotiques et une lande de bruyères pourpres où paissaient des animaux. Les femmes et les hommes ont été nombreux à vivre sur ce territoire. Avant l'arrivée massive des impressionnistes, des peintres comme Jules Dupré, liés au mouvement romantique de Barbizon, sont venus chercher une vérité plus sombre et plus tourmentée.
Ce décor à la fois mélancolique, mystérieux et dramatique que George Sand faisait découvrir à travers ses livres avait ensorcelé les nouveaux pleinairistes, qui s’éloignaient de plus en plus de Barbizon en diligence, puis avec le train. Plus tard, Claude Monet, Armand Guillaumin ou encore Francis Picabia espéraient capter cette lumière changeante, immortalisant un paysage où l'eau vive dictait sa loi, brute et indomptable.
Mais c’est en 1926 que le paysage bascule dans une ère nouvelle. L’inauguration du barrage d’Éguzon — alors le plus imposant d’Europe — a représenté un tournant décisif. En érigeant ce géant de béton de 61 mètres de haut, l’homme a dompté la Creuse, mais il a aussi noyé son visage originel. Les sentiers escarpés et les chaos rocheux chers aux artistes ont disparu sous des millions de mètres cubes d’eau engloutissant le paysage et repoussant la vie plus loin.
Le romantisme et le tumulte de la rivière ont fait place à une esthétique moderne. La vallée n'est plus une muse sauvage, elle est devenue une source d'énergie, un symbole du progrès électrique français.
Pour les peintres de l'école de Crozant, la mise en eau du barrage signifiait la mort du sujet. En montant de plusieurs dizaines de mètres, l'eau a englouti les chaos rocheux, les moulins et les chemins de chèvres qui composaient leurs perspectives. La vallée de la Creuse est ainsi devenue un paradoxe fascinant. C’est un site où la prouesse industrielle a tué un certain lyrisme pour offrir, en échange, un espace de liberté et de modernité. Le prosaïsme s’étend sur la splendeur du lac, lui, continue de captiver le regard, différemment.
(Vue aérienne)
